Oeuvres

le

Pléiade. Volume III sur IV. Presque 2000 pages à savourer.

J’ouvre page 653:

Une froide observatrice sans mœurs, mais non sans lucidité, assurait que dans un trio voluptueux il y avait toujours une personne trahie, et souvent deux. J’aime à penser que le plus constamment trompé est patriarche à huis clos, mormon clandestin. Il l’a bien mérité, en tant que provocateur traditionnel, pacha au petit pied.
Son piège, grossier puisqu’il n’est que de plaisir, s’arme contre lui, si l’une des deux femmes qu’il réunit indûment a en elle quelque puissance de caractère, et qu’elle se détache, au profit de la partenaire la plus faible, des fins qui les ont mises face à face, pour ne pas dire bouche à bouche. La faible normalement s’abandonne, exige un tendre envahissement, remet à l’amie une chaste et totale confiance: « Investit-moi, dès que je n’ai plus rien à te cacher, je me sens pure, je suis ton alliée et non plus ta proie… »
Elles sont, les appariées de cette sorte, moins rares qu’on ne le croit. Mais d’avoir passé par un étroit tunnel, ignoré les voies célestes de Llangollen, leur union préfère le secret. Il nous est loisible de ne pas les connaître. Une de ces assujetties mourut, il n’y a pas très longtemps. Son amie, à la lettre, s’éteint. Elle n’y met pas de hâte, elle ne s’entraîne pas à finir, non plus qu’elle ne cherche ce qui ne se retrouve jamais, ce qu’elle n’avait pas espéré, ce qu’elle explique si malaisément: « Non, elle n’était pas comme ma fille. Est-ce qu’une maternité authentique se sauve de tout inimitié, par moment? Non, elle ne m’était pas comme une amante. J’oubliais qu’elle était belle; que nous nous étions rejointe en dépit d’un homme, dans la profonde et progressive indifférence de cet homme. Notre infini était tellement pur, que je n’avais jamais pensé à la mort. »
De ce mot pur qui tombait de sa bouche, j’ai écouté le tremblement bref, l’u plaintif, l’r de glace limpide. Il n’éveillait rien en moi, sauf le besoin d’entendre encore sa résonnance unique, son écho de goutte qui sourd, se détache et rejoint une eau invisible. Le mot pur ne m’a pas découvert son sens intelligible. Je n’en suis qu’à étancher une soif optique de pureté dans les transparences qui l’évoquent , dans les bulels, l’eau massive, et les sites imaginaires retranchés, hors d’atteinte, au sein d’un épais cristal.

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Le Pur et l’Impur. Colette. Oeuvres, T. III.
Éditions Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, n°381. 1991.
Chez l’éditeur

 

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