Le Guépard

le

Contre l’escalier. Il aurait sa place parmi les romans étrangers. C’est une édition numérotée, reliée en toile verte.

J’ouvre page 95:

 » Tu sais, oncle, que je ne peux offrir à l’objet de ma flamme que mon amour, mon nom et mon épée ». Après cette noble phrase, qui montrait bien qu’on était en pleine période romantique, Tancrède s’abandonnait à de longues considérations sur l’opportunité, mieux : sur la nécessité, d’unions entre des familles comme celles des Falconeri et des Sedara (il allait même jusqu’à écrire quelque part, hardiment « la maison Sedara ») ; on devait les encourager pour l’apport de sang nouveau qu’elles transmettaient aux vieilles souches, et parce qu’elles concouraient à niveler les classes sociales, ce qui était présentement le but du mouvement politique italien. Ce fut la seule partie de la lettre que don Fabrice lut avec plaisir, non seulement parce qu’elle confirmait ses prévisions et lui conférait les lauriers du prophète, mais aussi (il serait méchant de dire « surtout ») parce que le style, débordant de sous-entendus ironiques, évoquait comme par magie le visage de son neveu, la gaîté nasale de sa voix, ses yeux d’où jaillissait une malice azurée, ses petits ricanements courtois. Quand il s’aperçut que ce morceau jacobin tenait sur une seule feuille, si bien que l’on pouvait facilement faire lire le reste de la lettre en soustrayant le chapitre révolutionnaire, l’admiration du Prince pour le tact de Tancrède ne connut plus de bornes. Après avoir narré rapidement les derniers incidents guerriers, et exprimé la conviction que dans un an on aurait atteint Rome, « capitale auguste et prédestinée de l’Italie nouvelle », Tancrède remerciait pour les tendres soins et l’affection qu’il avait reçus chez les Salina, et concluait en s’excusant d’avoir eu la hardiesse de confier à son oncle cette mission « dont dépendait sa félicité future ». Puis venaient les salutations, mais pour lui seul.

bar-2199

Le Guépard. Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Traduit de l’italien par Fanette Pézard.
Editions du seuil. 1960.
Un extrait du film de Luchino Visconti

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