Anatomie d’un instant

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Bibliothèque de droite. Romans après-Proust, traduits en français.

J’ouvre page 234 :

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Est-ce qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes ? Est-ce qu’ils ne représentaient plus personne ou presque plus personne ?
Je ne sais quels furent les premiers mots que prononcèrent Adolfo Suares et le Général Gutiérrez Mellado quand ils virent le lieutenant-colonel Tejero faire irruption dans l’hémicycle du Congrès, et je ne crois pas qu’il soit important de le savoir ; je sais en revanche quels furent les premiers mots prononcés par Santiago Carillo – parce que ses compagnons parlementaires et lui-même les évoquèrent à plusieurs reprises – et, à la vérité, ils ne sont pas importants. Carillo dit : « Pavia arrive plus vite que je ne l’attendais. » C’est un cliché : depuis plus d’un siècle, le nom de Pavia était en Espagne une métonymie de l’expression « faire un coup d’État », parce que le coup d’État du général Manuel Pavia – un militaire qui, d’après la légende, était entré à cheval dans le Congrès des députés le 3 janvier 1874 – était jusqu’au 23 février 1981 la violation la plus spectaculaire infligée aux institutions démocratiques ; ainsi et dès les débuts de la démocratie – surtout à partir de l’été 1980, et surtout dans le petit Madrid du pouvoir obsédé dès l’été 1980 par les rumeurs de coup d’État –, rares étaient les commentaires sur la question qui n’évoquaient pas le nom de Pavia.
Mais que la phrase de Carillo soit un lieu commun et qu’elle n’ait aucune importance véritable ne veut pas dire qu’elle manque d’intérêt car la réalité pâtit d’une curieuse propension à agir en s’inspirant des lieux communs, ou à se laisser coloniser par eux ; parfois elle aime également – je l’ai déjà dit plus haut, produire d’étranges figures, et l’une d’elles semble indiquer que le coup d’État du général Pavia anticipait le 23 février, ou du moins l’ambition dont il était porteur.

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Anatomie d’un instant. Javier Cercas. Traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić.
Éditions Actes Sud, Babel n° 1166. 2010.
Chez l’éditeur

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