Le premier accroc coûte deux cents francs

le

Rayon Aragon et Triolet, à la pièce, bibliothèque de droite, au-dessus des romans.

J’ouvre page 157 :

Et il allait rejoindre la rue du Bœuf, il s’enfonçait dans les cours, celle qui le faisaient penser à des grottes noires… Alexis ressemblait au poète qui allait répétant le vers correspondant à son état d’âme, son regard pêchait ce qui convenait à sa misère. Il aimait la cour carrée où un bec de gaz se tenait au milieu, mince, penché, noir et inutile, entouré de loin par quatre murs écaillés, et l’à-jour noir des rampes d’escalier… Il les aimait toutes, avec leur crasse noire et grasse, sous laquelle disparaissaient les timides moulures et chapiteaux, mais ce qui le fascinait dans ces cours au bout des passages étroits et noirs, étaient les lits de fer noir qui y étaient entassés… Pourquoi y avait-il des lits dans presque toutes les cours du quartier Saint-Jean ? Et ce qu’il y avait de troublant, c’est que tous ces lits étaient la réplique de son lit à lui, avec ses spirales et ses S majuscules formés par la mince tige noire, son lit à lui qui hantait sa peinture… D’abord il les trouva beaux, les lits noirs sortant de ses tableaux, puis il commença à sentir de l’inquiétude : pourquoi descendait-on des lits dans les cours, pourquoi étaient-ils tous pareils au sien, pourquoi lui mettait-on ainsi sous le nez son propre lit ; sa propre intimité ? Partout où il allait, il tombait sur son  lit, son propre lit, il ne fallait tout de même pas qu’il perdît la raison, il fallait qu’il se ressaisît ! Alors il essaya de s’expliquer la chose, c’était peut-être à cause des punaises, il suffisait de regarder ces murs pour penser aux punaises, toutes ces maisons sentaient les punaises et les rats. Mais les jours passaient et personne ne venait enlever les lits qui semblaient être ici depuis toujours, qui continuaient à se rouiller dans les pluies, maintenant printanières.

(La vie privée ou Alexis Slavsky)

bar-4054

Le premier accroc coûte deux cents francs. Nouvelles. Elsa Triolet.
Éditions Denoël. 1945.
L’histoire…

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