La chambre claire

le

Linguistique et autres pensées sur les signes, bibliothèque de gauche, vers le milieu.

J’ouvre page 61 :

Le masque est pourtant la région difficile de la Photographie. La société, semble-t-il, se méfie du sens pur : elle veut du sens, mais elle veut en même temps que ce sens soit entouré d’un bruit (comme on dit en cybernétique) qui le fasse moins aigu. Aussi la photo dont le sens (je ne dis pas l’effet) est trop impressif, est vite détournée ; on la consomme esthétiquement, non politiquement. La photographie du Masque est en effet suffisamment critique pour inquiéter (en 1934, les Nazis censurèrent Sander parce que ses « visages du temps » ne répondaient pas à l’archétype nazi de la race), mais d’autre part elle est trop discrète (ou trop « distinguée ») pour constituer vraiment une critique sociale efficace, du moins selon les exigences du militantisme : quelle science engagée reconnaîtrait l’intérêt de la physiognomie ? Et encore c’est trop dire : le Notaire de Sander est empreint d’importance et de raideur, son Huissier d’affirmation et de brutalité ; mais jamais un notaire ou un huissier n’auraient pu lire ces signes. Comme distance, le regard social passe ici nécessairement par le relais d’une esthétique fine, qui la rend vaine : il n’est critique que chez ceux qui sont déjà aptes à la critique.

bar--268

La chambre claire. Notes sur la photographie. Roland Barthes.
Co-édition Cahiers du Cinéma/Gallimard/Seuil. 1980.
Chez Gallimard

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