À Tahiti

le

Au sommet du mur ouest, au-dessus de la tapisserie, les 42 volumes.

J’ouvre page 63 :

IV

L’été au mois de janvier

À moitié nue, je suis assise sur la terrasse ; à travers le treillis, je regarde les passants. Quelque part, tout près, résonne la guitare de Johnny. Et c’est ainsi, sans fin, qu’il répètera la même chanson. Sur la table, des fruits bizarres, immangeables, tièdes, et un livre ouvert à la même page depuis combien de jours déjà…
Une lourde et vieille indigène sort de la maison, elle s’assied à côté de moi, remplissant toute la largeur de la terrasse. Elle regarde la rue.
Pieds nus, secouant ses petites nattes, une jeune Maorie passe en courant, louche sur moi d’un œil curieux, noir. Elle disparaît, apparaît de nouveau, s’affaire.
J’essaye de m’installer au mieux sur la chaise dure, instable. Par les fentes de mes paupières, mes yeux troubles voient sans voir, indifférents comme un miroir qui reflète les objets. Devant moi se balance un mât très haut ; la mer est proche, tout de suite de l’autre côté de la route, et le mât me semble très grand ; sur la plage, un Maori demi-nu s’occupe d’un cordage, le tenant entre le gros et le deuxième orteil, indépendants comme les doigts d’une main. Plus loin s’étalent le vert et l’azur polis de l’eau ; de temps en temps y glisse une pirogue.

À Tahiti. Elsa Triolet (1925). Traduit du russe par l’auteur.
Éditions Robert Laffont, Œuvres croisées Aragon/Triolet, Tome 1, 1964.
Notice de la réédition au Sonneur

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