à propos

J’ai trop de livres. Reçus, acquis, trouvés, gardés. Ils me suivent à travers la maison. Les murs sont pleins. Les étagères s’étouffent. Les sièges sont envahis. Les planchers.

Je ne sais pas comment me conduire avec tous ces livres. Il y a des gens qui les revendent. Certains les donnent. D’autres les jettent. Je les mets dans des cartons que je gerbe où je peux. Bien plus que tous les autres objets entassés ici, et qui ne sont pas d’usage immédiat, il m’ancrent ou me collent là où je vis.

Une bibliothèque, c’est comme une vie humaine; ça n’a pas un sens ; ça doit gagner, jour après jour, livre après livre, quelque chose qui ressemble à une cohérence. Je sais que la cohérence existe; composée de tous les livres qui sont là, d’où qu’ils viennent. Mais comment rester en contact avec cette masse de pages écrites, que j’aie eu ou non le temps de les lire? Le goût de l’accumulation crée une forme de culpabilité, aggrave un rapport au temps un peu tordu.

L’arrivée de la lecture numérique a rendu les choses encore plus compliquées: beaucoup d’ouvrages pratiques sont devenus obsolètes ; les encyclopédies et les dictionnaires perdent la dimension quotidienne de leur usage ; les livres de connaissance sont concurrencés par les revues en ligne et les sites spécialisés ; on trouve l’essentiel et l’accessoire des littératures anciennes sous forme numérique. La tentation vient alors parfois de louer un petit camion, de le remplir et de partir à la décharge municipale. Je ne plaisante pas.

Bien sûr, ça m’est impossible. Mais quel est le sens de cette impossibilité? Mes parents m’ont transmis une forme de respect des livres, qui venait du temps où, pour les gens peu argentés, le livre était cher, précieux, chargé – surchargé presque – de significations positives. Le respect qu’on éprouvait pour lui se traduisait par le soin avec lequel on le traitait, et par l’attrait des beaux livres, autant pour leur apparence que pour leur contenu. Il se traduisait aussi par l’admiration pour les gros livres, réservoirs un peu énigmatiques de science. L’accès au savoir, et à la vie meilleure qu’il promet: École primaire, École Normale, Université. Pour mes parents eux-mêmes, les livres étaient des objets aimés, familiers; certains avaient pour fonction de composer une bibliothèque, au sens à la fois du bibliophile et de l’homme de lettres. La question n’était plus l’accès au savoir, mais l’accès à la culture, condensée dans la capacité à choisir les livres et à en composer la cohabitation, à la fois par l’assortiment des apparences et l’organisation des contenus. Je crois que dans leur volonté de faire bibliothèque se croisaient deux représentations: la Librairie de Montaigne et la Bibliothèque du Peuple, la seconde étant l’escalier qui conduit à la première.

Je suis la troisième génération de cette acculturation.  Quelques uns de mes livres viennent de la première. Un nombre important de la seconde. Et ma propre vie, celle de mes proches, à toutes ses époques, est responsable du catalogue le plus fourni. Dans ce trajet, le respect a changé de normes. Le désordre – qui est aussi celui du monde – a pris le dessus. Le doute me prend quant à la valeur de l’accumulation. Je n’éprouve plus tant une satisfaction narcissique d’avoir tant de livres (« t’as lu tout ça? ») qu’une sorte d’exaspération qui prend une forme pratique (« mais où est-ce que je peux mettre tout ça ») et politique (« c’est de la frime, tu n’en as pas lu la moitié »). Je peux les ranger sur la tranche (ils en sortent tout tordus), debout quand ils devraient être à plat, ou tellement serrés qu’ils se faussent, se mettent à vriller. Je peux les mettre à la cave, n’importe comment dans des cartons et à l’humidité. Je ne les répare pas, je les pose par terre, je ne les époussète plus, je ne les reclasse plus, je ne les sors plus de leur casier. C’est mon chagrin: ne plus savoir à l’instant même où est CE livre.

Mais qu’en faire?

L’impuissance matérielle m’a donné une idée: je peux me débarrasser virtuellement de mes livres réels. Les garder et les donner. Les rouvrir et les fermer. Les oublier et les relire. Leur marcher dessus et les épousseter. M’asseoir à leurs pieds et les regarder jusqu’au fond du titre, pour les obliger à dire ce qu’il leur reste à dire.

On trouvera dans ce blog, une fois par jour ou à peu près, un livre dont l’existence matérielle sera attestée par une photographie de sa couverture, et dont la permanence virtuelle sera assurée par un extrait court, choisi ou plutôt trouvé au hasard. Et bien sûr les informations auteur, éditeur, date de parution – accompagnées autant que possible d’un lien vers l’éditeur ou vers le texte en version numérique.

Le vrai paradoxe, c’est que non seulement je continue d’ajouter des livres à tous ces livres, mais qu’en plus, j’en fabrique, de α à Ω, à l’adresse suivante: labaraquedechantier.org

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